Bibliothèques.

Bibliothèque_DxO

Je me suis fait, je crois,

De livres et de mots ;

De rien d’autre, ma foi…

 

Et c’est très bien ainsi,

C’est ce qu’il faut

Pour une vie

De silence dévot

Aux plus sûres cachettes,

Dans le bonheur ombreux

Des grandes bibliothèques

Aux rayons poussiéreux.

 

D’autres font comme ils veulent

Et je fais de mon mieux :

Dans le parfum de vieux papier

Des asiles livresques

Où tout ce qui fut dit,

Tout ce qui fut écrit

Existe presque,

Les rêves que je cueille

Ne seront jamais oubliés

Par ceux qui les accueillent.

 

***

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Galimatias de saison.

CA Arbres J Bot

Au temps du dieu Protée[1],

Au vieux temps des chimères,

De la chèvre Amalthée[2]

Et de la Grande Mère[3],

Le vrai disait le faux

Et le faux plaisait tant

Que pour vrai par défaut

On l’acceptait content.

Les jours et les années

Et les dieux et les gens,

Les vérités données

Et les faux contingents

Sont aujourd’hui changés

Car le poids du trop vrai

Nous laisse envisager

Du mensonge l’attrait ;

Naïveté, faconde,

Ont un double visage

Du présent de ce monde

Au passé d’un autre âge

Et ce qu’on peut prouver

N’est pas ce que l’on croit

Quand ce qu’on veut rêver

Seul en puissance croît.

 

***

[1] Protée, mythologie grecque : divinité marine capable de se métamorphoser.

[2] Amalthée, mythologie grecque : chèvre qui allaita Zeus (Jupiter).

[3] Grande Mère : la déesse Mère ou déesse primordiale des cultes anciens.

Une nuit morne.

Ill NB Gris Dec 17 HDR_Morne II Bande bis_HDR_DxO

 

La nuit est morne

De solitude et de pluie,

D’on ne sait quel désordre

De l’aube qui la suit.

 

C’est un hiver

A qui manque la neige

Comme il vous manque

(Ou qu’il se perd)

Au cœur l’amour,

L’amour, ce rêve étrange,

Mais le comment ou le pourquoi,

Ma foi, qu’en sais-je ?

 

Et c’est un soir

-Il en est tant-

Où l’on ne peut guère pouvoir,

Guère savoir,

Guère prévoir

Plus que l’instant,

Miette d’un présent

Si peu satisfaisant.

 

L’heure a l’humidité froide

Qu’ont, avec les pierres tombales,

Les remords des façades borgnes

Et les ruisseaux tristes au pied des viornes[1]

Dans les campagnes fades…

Mais après tout,

Pensez-y bien :

Encore un coup,

La nuit est morne.

 

***

[1] Viorne, subst fém. : la viorne est un arbrisseau à fleurs blanches.

Les cyclistes.

cof

Aux trottoirs de la ville

Un matin débonnaire

Peut-être volatil

Et le soleil d’Hiver…

 

A tours de roue, pressés,

Des cyclistes défilent

Dessous les marronniers,

Les marronniers chenus

Aux branches dépouillées.

Et ces arbres si casaniers

Qui les ont entrevus

Se disent : « Où vont-ils ? »

« Ils vont » a répondu

Le matin débonnaire,

« Sans se laisser distraire

Quelque part au bout de l’allée

Retrouver ou connaître

On ne sait quel Printemps. »

 

Moi, je vais à pas lents

La canne qui me sert

Dit assez maintenant

L’horizon esseulé,

Les ombres cimetières,

Les villes mausolées

De ceux qui parlent d’hier :

Comme le cœur se serre

A ces noms envolés…

 

***

Du temps

Du Temps_DXO

J’ai vu le temps fuir sans merci

L’espace d’un instant,

Depuis j’attends

Ici.

J’attends que l’heure vienne

Avec le bon moment

Mais je trouve le temps soudain bien lent

Et son heure n’est pas la mienne.

Que faire en attendant ?

Peut-être ces quelques vers blancs,

Histoire de tuer le temps

Pour peu qu’il les retienne,

Puisqu’il n’écoute ni n’entend.

 

***

 

Illumination.

Illumination_DxO Gimp

Il se disait chaque matin

En promenant son chien

Et sa mélancolie :

« A quoi rime la vie ? »

Et le ciel était gris

Et l’hiver était froid.

Question bien difficile,

A qui, en quoi

Dire « je crois » ?

Dans la grisaille de la ville

Il s’en allait tous les matins

Pour promener son chien

En se posant cette question :

« Où trouver la lumière ? »

Son chien avec satisfaction

Se contentait d’un réverbère.

 

***

Quatre ou six.

Forêt Hiver 1 Bande DXO N G

L’Hiver est sombre ici,

Le Rhin n’est pas la Seine.

Il pleut une autre pluie,

Il neige avant la Saint-Étienne

Et le ciel bas soude la plaine à la montagne

Pendant que janvier stagne

De sillons noirs en bois de givre ;

Les mouettes aux rives,

Les corbeaux sur les toits,

Si ce n’est six, c’est quatre mois.

 

Le gel a ciselé de froid

Les branches hérissées des abattis[1],

Les buissons, les brindilles

Et la pierre des croix

Aux carrefours des chemins gris.

Dessous un ciel de neige au ras

De cet Hiver qui durera

De sillons noirs en bois de givre ,

Les mouettes aux rives,

Les corbeaux sur les toits,

Si ce n’est six, c’est quatre mois.

 

***

[1] Abattis subst. masc., désigne « ce qui est abattu », ici les arbres dune coupe forestière.

L’année des corbeaux.

Corbeaux.

Ce fut une année de corbeaux ;

Soleil levant, soleil couchant

Il en volait dans tous les sens,

Désordonnés et sourcilleux,

Ils croassaient à qui mieux mieux,

Leurs bandes noires pour drapeaux.

 

On les voyait un peu partout

Se dandiner, prenant leurs aises,

Les yeux de braise

Et prêts à tout.

Le bec puissant,

Les serres acérées,

Le croupion insolent :

Des ruffians[1] avérés.

 

Dans les squares et les jardins,

Sur tous ls toits , sur tous les murs,

Les platanes, les boulingrins[2],

Et même, inexpiable injure,

A la Noël dans les sapins.

 

Il n’y avait que ces oiseaux,

Plus de mésanges, de fauvettes,

Ni de merles ou d’étourneaux,

On dit même qu’à la sauvette

Quelques pigeons moins bêtes

Se firent grimer en corbeaux.

 

Ce fut une année de corbeaux,

Avec la neige, un hiver noir et blanc,

Et le printemps ne vînt pas tôt

Puis ce fut l’été avec des sauterelles

En grande quantité, lesquelles

Mangèrent tout, mangèrent tant

Qu’on dût se serrer la ceinture ;

On ne mangeait

Que ce qu’on attrapait :

Les corbeaux en moururent.

 

***

[1] Ruffian : subst. masc., débauché, ici voyou.

[2] Boulingrin : subst. masc., parterre gazonné entouré d’une bordure.

 

Complainte nocturne.

Nocturne

Heureux les somnolents

En leur lit, solitaires,

Et les dormeurs à deux

(S’ils n’ont pas mieux à faire),

Heureux les arpenteurs

Des chemins vagues

Au pays des rêveurs

Où les routes divergent,

Où les sentiers divaguent

Et où l’on cherche en vain les berges

Des océans,

Des rivières et des étangs.

Heureux les promeneurs

Égarés des mirages

Et les explorateurs

Des minuits sans rivages

Où, par les bois, les landes, les herbages,

Nul clocher ne compte les heures,

Bref, heureux les dormeurs

Qui n’ont pas

Besoin

De compter

Le temps

Et qui dorment

Content,

Seul ou pas,

Au coin

De hier et demain.

Bienheureux les assoupis

D’on ne sait quels paysages,

D’échos inédits,

D’étranges images

Et de déjà-dits

Pendant que certains

Ressassent

Tous les mots

Des jours

Qu’ils repassent

Sans fin

Et pour rien,

Amères

Litanies

De leurs insomnies..

 

***

Invocation.

Invocation Chambord NB HDR

Cet amour que j’invoque…

 

L’amour qu’on espère ou qu’on donne

Pour vivre un peu d’amour encore

Comme l’on vit de souvenirs

Et de rêves d’enfant ;

Nous avons tous de qui tenir

Ici et maintenant.

 

Mon bel Amour puisqu’il le faut

L’Hiver aura le dernier mot,

Chantons ce soir tous les « peut-être »

Et les « j’espère » et les « bientôt »

Que la fièvre peut faire naître

En un cerveau

Et vivons d’un sourire

Ou de la tendresse des mots :

L’absence est ce qu’il y a de pire.

 

Cet amour que j’invoque…

 

L’amour et sa menue monnaie,

De minutes et de moments,

Piécettes d’ombres et d’amants

Pour offrir aux vies solitaires

Le répit d’un instant…

 

Mon bel Amour, ailleurs, ici,

Qu’un regard au moins nous réchauffe,

Nous avons, tant d’hivers transis,

Vécu comme les autres,

De solitudes sans défaut.

Nous savons combien les promesses,

Les grands projets, les droits d’aînesse

Et tous ces oripeaux

Ne valent pas une caresse

A fleur de peau.

 

Cet amour que j’invoque…

 

L’amour que d’éphémère

Il faut rendre à l’éternité

Afin qu’elle soit moins amère

D’avoir oublié nos étés.

 

***